7ème jour de procès des terroristes de l’attentat de Toulouse Montauban : je pense fort aux victimes…


 

C’est la 7ème journée du procès du terroriste de Toulouse et de Montauban. Yacob Soussan, agent d’entretien à l’école Ozar Hatorah vient de témoigner. Il était à l’école un peu avant 8h, le 19 mars 2012, lorsque le « tueur au scooter » a fait irruption et assassiné froidement Jonathan Sandler (30 ans) ses deux fils, Arieh et Gabriel, 5 ans et 3 ans, puis poursuivi et tué à bout portant une petite fille de 7 ans, Myriam Monsonégo, qui tentait de s’enfuir. L’horreur indicible, l’ignominie absolue. De tout petits enfants, assassinés parce que juifs.

Cinq ans après, le 19 janvier 2017, je suis à l’école Ozar Hatorah en tant que secrétaire d’Etat pour rendre hommage aux victimes de la barbarie antisémite et du terrorisme islamiste qui vise explicitement des enfants. Avec le père de Myriam Monsonégo, Yaacov Monsonégo, directeur de l’école, et les élèves de première et de terminale, nous discutons longuement. Courageux, dignes, inquiets aussi, nous sommes émus ; la présence continue des militaires de l’opération sentinelle nous rassure pourtant. Nous parlons du projet d’installation de « l’arbre de vie » dans l’école, en mémoire des victimes que nous n’oublierons pas.

Avec elles, nous rendons hommage aux victimes que le terroriste a assassinées quelques jours avant : Imad Ibn Ziaten (30 ans), puis Abel Chennouf (25 ans) et Mohammed Legouda (24 ans), tués parce que militaires, parce qu’ils incarnaient la France, la République. Je dépose, avec Latifa Ibn Ziaten sur la tombe de Imad, son fils dont elle était si fière, une gerbe à sa mémoire sur le lieu même où il fut assassiné lâchement. Les yeux remplis de larmes, elle me serre dans ses bras. Comment est -ce possible ?

Quelques semaines plus tard, nous nous retrouvons tous à Sarcelles, à l’invitation de Françoise Pupponi, en présence d’Emmanuel Macron, -qui était alors candidat à la présidentielle- pour l’hommage aux victimes du tueur au scooter. Je me souviendrais toujours des sanglots de cette grand-mère disant : « pourquoi ne m’ont-ils pas tuée, moi, à la place de mon petit fils ».

Je garderai en mémoire à jamais les images de leurs tombes à Jérusalem, ces tombes d’enfants, d’une blancheur immaculée, faites de la même pierre que celle du mémorial aux enfants de Yad Vashem sur lequel nous nous étions aussi recueillis avec Françoise Rudzetski au début du mois de mars 2017. Insoutenable désespoir. Insupportables images des tueries de l’école ozar Ahtora qui me reviennent.

Le 19 mars, à la synagogue de Nazareth, nous sommes ensembles à nouveau pour le poignant hommage aux victimes de l’attentat de Toulouse Montauban. Les photos des visages des petites victimes sont là, Ariel, Gabriel, Myriam : les enfants sont souriants sur la photo. J’ai du mal à retenir mes larmes. Mémoire d’enfant, mémoire de ces 4 jeunes hommes à qui nous rendons hommage et que la lumière ne ramènera pas. Une bougie par victime. J’en allume une 8ème pour les victimes des autres attentats qui ont endeuillé la France depuis 2012. Bien sûr, avant 2012, la France a connu de nombreux attentats sur le territoire national et à l’étranger, mais l’attentat de Toulouse – Montauban marque un tournant dans l’horreur.

Depuis, d’autres attentats ont eu lieu hélas et le mode opératoire a changé. Nice fut le premier attentat au camion visant des familles et des enfants. C’est d’ailleurs cela que j’ai voulu dire lors d’une interview à France info, le 13 juillet 2017, veille de la commémoration à laquelle je participais à Nice en hommage aux victimes. Emue à l’évocation de cet événement, au lieu de préciser qu’il s’agissait du premier attentat par camion visant des enfants, j’ai indiqué qu’il s’agissait du premier attentat visant des enfants. Quelques heures après, j’ai découvert, stupéfaite, ulcérée, peinée, l’interprétation qui en a été faite sur les réseaux sociaux. Certains considérant que j’avais sciemment « oublié » les victimes de Toulouse et que cela était significatif d’antisémitisme. Soyons clairs : je regrette que cette phrase incomplète prononcée dans un moment d’émotion réelle ait pu blesser ceux qui ne me connaissent pas et qui ont pu penser qu’il s’agissait d’une négligence coupable. Mais cela ne signifie rien. Rien si ce n’est que l’évocation de cet attentat, pendant cette interview, a fait ressurgir les images, la souffrance, les témoignages de vies brisées que j’ai tenté de soulager à Nice, quelques heures après le drame et tout au long de mon mandat, ensuite. Alors, oui, ma phrase était incomplète.. Qu’elle ait pu susciter autant de méfiance, voire d’accusation d’antisémitisme, je le regrette mais plus encore cela m’inquiète. Cela signifie que plus personne ne se fait confiance, que nous sommes entrés dans le règne du soupçon de tous contre tous, même entre républicains, démocrates, combattants contre le racisme et l’antisémitisme. Et c’est exactement ce qu’attendent les terroristes : que l’insondable douleur, la barbarie dont nous sommes victimes nous conduisent à la division.

Pourtant, le pacte républicain que la France a tenté de construire, depuis des décennies, est si fragile qu’il nécessite une vigilance de tous les instants. Vigilance à l’endroit des extrémismes de toute nature, vigilance pour la préservation des valeurs de la République – la laïcité en premier lieu. Vigilance pour que les victimes de la barbarie soient considérées et reconnues sans hiérarchisation parce qu’il ne saurait y avoir de concurrence entre les malheurs là où il faut de la solidarité entre tous.

Notre pacte républicain risque de se fracturer à cause du terrorisme : ne nous leurrons pas, le risque est grand d’un repli communautaire, d’un repli identitaire tout court alors que la réponse à ce risque réside, toute entière dans cette assertion : « je ne connais qu’une seule communauté, la France ». La France est victime du terrorisme, c’est un fait. Mais la France sera résistante si elle reste forte, unie, métissée et fière de son modèle républicain. Il suffit de le vouloir, il faut que tous le veuillent. Alors, Allons enfants…