Pour la justice fiscale, vite


Sans titre 2A l’invitation de Laurent Bazin, je suis allée débattre de la question fiscale et de la nécessité de faire la grande réforme fiscale….

L’analyse dans Télérama par SAMUEL GONTIER …

Le 12/12/2013 à 19h50 
Samuel Gontier

« Lundi sur France 3, Tout peut changer », promet Laurent Bazin dans la bande-annonce vantant le deuxième numéro de son émission, diffusée le 9 décembre. « Grippe, virus, microbes : chaque année, ils reviennent plus résistants et inquiétants, menace la voix off. Comment se protéger et de quoi faut-il avoir peur ? » Car il faut avoir peur. Voyez tous ces passants porteurs d’effroyables grippes massacreuses.

Tout avait bien commencé. L’émission s’ouvrait par un long sujet qui détaillait avec pédagogie et clarté les subtilités de notre système fiscal, son histoire et ses effets. S’appuyant sur des exemples concrets, il posait des questions pertinentes pour déconstruire les clichés. « Pratiquement un Français sur deux ne paie pas d’impôt sur le revenu. Mais est-ce vraiment une injustice ? » Le commentaire rappelait alors que tous les Français, même non imposables, sont des contribuables : certains paient des impôts locaux, tous paient des taxes indirectes parmi lesquelles la TIPP (sur les produits pétroliers) et la TVA (sur tout) ne sont pas les moins douloureuses pour le porte-monnaie.

« Quels sont ceux qui subissent la pression fiscale la plus forte ? » interrogeait ensuite le reportage. Appelé au tableau, Jean-Marie Monnier, professeur d’économie à la Sorbonne, y traçait une courbe déjà vue mais toujours aussi édifiante :

« Même pour les plus démunis, c’est donc 40 % des revenus qui partent en impôts et taxes, relevait le commentaire. Ce n’est pas sur les plus riches que l’impôt pèse le plus mais sur les plus pauvres et surtout sur les classes moyennes. » Le professeur expliquait le mécanisme aboutissant à ce résultat : « Quand on a des revenus élevés, on peut employer son revenu à ne pas le consommer mais à épargner. Donc on subit beaucoup moins la rigueur de la TVA que quand on est dans les 50 % les plus modestes de la population où l’on consomme tout son revenu, où l’on n’a pas le choix. 

Rien de révolutionnaire, direz-vous, mais une vérité toujours bonne à rappeler, surtout en prime time sur une chaîne de service public (et en période de « révolte fiscale »)… « Pour les 50 % les plus pauvres, l’impôt est progressif, concluait l’exemplaire professeur. En revanche, il est régressif pour la partie de la population la plus aisée. Et ça, c’est un système fiscal qui n’est pas juste. » Le second reportage, consacré au cas du Danemark, le pays détenteur du record du monde de la pression fiscale, mettait en lumière une autre dimension essentielle : la question n’est pas tant de savoir si l’on paie peu ou beaucoup d’impôts mais d’apprécier les services rendus en proportion des efforts contributifs des habitants. Ainsi, les Danois sont heureux et même fiers de payer beaucoup d’impôts (prélevés à la source) car ils bénéficient de services publics de grande qualité (crèches, écoles, indemnisation du chômage, etc.).

Soutenu par des bases aussi solides, le débat en plateau s’annonce passionnant. D’autant que Laurent Bazin promet la révolution (fiscale) : « On va voir maintenant ce qui peut changer puisque c’est le principe même de cette émission. » Las, le principe se mue en escroquerie dès la présentation des débatteurs invités à faire table du passé : « Le journaliste François Lenglet », ayatollah de la rigueur sur France 2. « L’avocate fiscaliste Manon Steraczek-Laporte », conseillère des riches et contributrice du site Atlantico. « L’économiste Michel Godet », croisé traditionaliste. Et enfin « Juliette Meadel, avocate, administratrice civile au ministère de l’Economie et des Finances », un titre très ronflant destiné à préserver l’anonymat d’une secrétaire nationale du PS, ex-directrice générale du think-tank Terra Nova (lui-même satellite du PS), virée pour avoir osé critiquer la timidité des réformes du gouvernement.

Laurent Bazin attaque fort. « A Bercy, on joue à inventer des taxes ?! » La question s’adresse – s’attaque – à Juliette Maedel, la crypto-socialiste, parce qu’elle travaille pour le ministère de l’Economie et des Finances. L’« administratrice civile » tente d’expliquer que le rôle de l’administration fiscale est un peu plus vaste, note que les reportages diffusés étaient très pertinents (sous-entendu : plus que la question démagogique de l’animateur de RTL.) « Je vous repose la question : à Bercy, on joue à inventer des taxes ?! » Juliette Meadel rappelle le principal problème actuel : « L’impôt n’est pas suffisamment progressif pour les riches. Pour les 0,1 % les plus riches, le taux effectif tombe même à 35 %. »

« Je vous repose la question : à Bercy, on joue à inventer des taxes ?! » Juliette Meadel finit par se lasser de cette caricature du journaliste persuadé que répéter cinq fois la même question inepte lui assurera une réputation d’audacieux tronçonneur de langue de bois. Elle bat en retraite en soupirant que l’important n’est pas de « jouer » à en « inventer » mais de « trouver l’impôt le plus juste ». Laurent Bazin savoure sa victoire : « Ça, c’est dans l’idéal ; dans la réalité, on joue à inventer des impôts. » Et à prendre les téléspectateurs pour des idiots.

La parole est à Michel Godet, apôtre du quotient familial, pourfendeur de déficits presque aussi impitoyable que François Lenglet. « Regardez ce qui s’est passé ces cinq dernières années : on a vécu au-dessus de nos moyens en prenant dans la poche des générations futures. » Faux. La dette n’appauvrit pas TOUTES les générations futures mais seulement les plus pauvres, elle creuse les inégalités puisqu’elle bénéficie aux personnes les plus aisées, celles qui, ayant les moyens de ne pas consommer tout leur revenu, peuvent acheter des obligations d’Etat qu’elles transmettront à leurs héritiers par le moyen de donations défiscalisées. La poche de ces générations futures-là ne risque pas de se dégonfler.

Michel Godet enfourche son bidet de bataille : « Prenez le quotient familial : on vient de le raboter au détriment des générations futures ! » Malheureusement, les générations futures ne sont pas là pour lui raboter le caquet. Pas plus qu’Hervé Le Bras ou Philippe Frémeaux, qui l’avaient impeccablement mouché au cours d’un C dans l’air raconté ici.

Au lieu de contradicteurs, Michel Générations-Futures Godet a, sinon un admirateur, un frère d’armes, François Déficit Lenglet. « La sphère publique française avale une part croissante des ressources de l’économie et ça, ça commence à poser un problème économique, budgétaire et politique », se désole-t-il avec son infrangible air contrit. Juliette Meadel doit intervenir pour rappeler que les impôts servent parfois à rendre quelque menu service à la population. « Une récente enquête montrait que huit Français sur dix sont très attachés au fait que la retraite et la protection sociale restent dans l’univers public. Et c’est… » « Vous voulez un sondage, je vais vous donner un autre sondage, l’interrompt Laurent Bazin avec une infinie courtoisie et un singulier sens de l’à-propos : huit Français sur dix considèrent que l’impôt est injuste et neuf Français sur dix disent que leur argent est mal utilisé. »

Courageuse, Juliette Meadel s’accroche. « Ça n’empêche que les Français ont la passion de l’égalité et qu’ils exigent du service public qu’il leur rende ces services. » « Ils aiment bien avoir du pouvoir d’achat aussi. M’a-t-on dit », la flingue Laurent Bazin en toute impartialité. « Ça fait partie du pouvoir d’achat d’avoir accès à l’école gratuitement », rétorque la crypto-socialiste. Pour une fois, l’animateur se tait – sans doute en panne de mauvaise foi. Il se tourne vers l’avocate fiscaliste. « Mais les gens qui viennent vous voir, ils disent quoi ? » « On paye trop. » Normal, c’est pour payer moins qu’ils viennent la voir !!!

Le chœur des lamentations reprend, François Lenglet et Michel Godet se tirent la bourre à qui sera le plus affligé. « La pression fiscale a augmenté et les services publics n’ont pas augmenté dans leur qualité ou leur intensité », récrimine François Lenglet. « On a même l’impression qu’ils fonctionnement moins bien aujourd’hui », jérémiade Michel Godet. « Hé, Michel, si je puis me permettre d’abonder dans votre sens… » Abondez, abondez. Et, surtout, oubliez de préciser que l’accroissement de la pression fiscale a pour but, revendiqué par François Hollande comme par Nicolas Sarkozy, de rembourser la dette. Et surtout pas d’améliorer la quantité ou la qualité des services publics.

La dette, Laurent Bazin y vient. « Pardonnez-moi, je vais mettre les pieds dans le plat. » Quelle folle insolence : « Aujourd’hui, on paye des impôts pour rembourser la dette ? » D’après François Lenglet, ce n’est plus du racket mais du cannibalisme : « Nos impôts sont dévorés par les intérêts de la dette. » Dette contractée pour renflouer les impérities des banques – ça va mieux en ne le disant pas – et certainement pas pour que les services publics « augmentent dans leur qualité ou leur intensité ». Seule Juliette Meadel rame à contre-courant libéral : « Le service public est essentiel pour l’adhésion des Français au contrat social. » « Donc on paye plus d’impôt encore ? » la re-flingue Laurent Bazin en toute objectivité.

Le débat s’engage sur la suppression des niches fiscales, une évolution souhaitable selon tous les invités mais difficile à mettre en œuvre vu que « dans chaque niche, il y a un chien qui mord » (celle-là, on ne me l’avait jamais faite que 572 fois). En outre, Manon Steraczek-Laporte, Michel Godet et François Lenglet estiment que certains avantages fiscaux sont très profitables à l’économie, permettant aux entreprises innovantes de créer des centaines de milliers d’emplois. Ainsi du crédit impôt recherche. Seul problème, l’acharnement répressif des inspecteurs du fisc : « A chaque fois qu’on octroie un avantage fiscal, il y a un contrôle derrière ! » dénonce l’avocate-fiscaliste. « Avec le CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi), ça sera pareil ! », renchérit Michel Godet. Et François Lenglet d’adopter son tragique ton professoral pour vilipender « la récurrence des contrôles fiscaux ».

C’est intolérable, en effet : l’Etat se croit autorisé à vérifier que les entreprises auxquelles il octroie de somptueux crédits respectent les lois de la République. Quelle impudence ! On frôle le collectivisme. « C’est un non-sens économique », comme dirait François Lenglet au JT (c’est sa phrase favorite). Car, pendant ce temps, des dizaines d’assurés sociaux escroquent la Sécurité sociale ou Pôle emploi de plusieurs centaines d’euros ! C’est à ces aigrefins que l’Etat devrait s’attaquer. Pas seulement l’Etat : il appartient à chaque citoyen de remplir avec patriotisme son devoir de délateur.

François Lenglet s’appuie sur l’exemple du Danemark pour conspuer l’indécrottable indiscipline des Français. « Un chômeur danois, indemnisé de façon très confortable, va être dénoncé par ses voisins s’il fait la fête chez lui tous les soirs. Nous, on va appeler la police et puis elle va repartir et puis le bruit continuera, vous voyez. » Je vois. En plus de devoir payer pour les assistés, nous devons subir leur musique. Je propose que le versement des allocations chômage soit conditionné au versement de cire chaude dans les oreilles des demandeurs d’emploi.

Le prélèvement à la source arrive sur le tapis. Juliette Meadel, qui défend sans le citer le projet de réforme fiscale de Thomas Piketty, se retrouve encore esseulée. Pour Michel Godet, le prélèvement à la source signifie la crucifixion de Sa Sainteté Le Quotient Familial (il y aurait pourtant moyen de compenser sa disparition, par le moyen d’un crédit d’impôt, par exemple). Mais c’est François Lenglet qui lance l’argument le plus convaincant. Peu importe que le prélèvement à la source permette d’éviter la fraude fiscale, qu’il soit l’occasion de rendre l’impôt plus proportionnel et donc plus juste : il serait dévastateur « pour une raison psychologique ». C’est ça « le plus important », tellement important que François Lenglet ne parle plus en tant qu’expert mais « en tant que citoyen » : « Quand vous faites un chèque, vous savez combien ça vous coûte. » Imparable. Avec le prélèvement à la source, plus moyen de faire le moindre chèque.

La vraie révolution fiscale, pour le psycho-économiste François Lenglet, consisterait donc à interdire le paiement des impôts par prélèvement bancaire, par TIP, par Internet, par Carte bleue, etc. Il obligerait tous les contribuables à régler par chèque. Ou, encore mieux, en liquide : l’impact psychologique serait maximal, la Sécurité sociale pourrait économiser le remboursement de millions de boîtes d’antidépresseurs. Evidemment, c’est incompatible avec le prélèvement à la source auquel les débatteurs, Laurent Bazin en tête, ne trouvent qu’un seul avantage : il permettrait de supprimer (voire de fusiller) « 116 000 fonctionnaires employés à la collecte de l’impôt ». Rappelons que le fonctionnaire est l’ennemi du Bien.

 

 

Le débat arrive à son terme, « je vous soumets une question de Franck », propose Laurent B. La parole est au SMS : « Pourquoi je payerais toujours plus pour ceux qui ne payent pas ? » Laurent Bazin a décidé de saboter l’excellent travail journalistique présenté au début de l’émission, lequel expliquait au contraire que tout le monde paie et surtout les plus pauvres, qui versent 40 % de leur maigre revenu en impôts et taxes diverses, la plus petite boîte de petits pois étant assujettie à la TVA.

 

 

Même l’éminent François Lenglet l’a oublié : « Alors, ce qu’on voit au Danemark, c’est que tout le monde paye », jusqu’à ces salauds de pauvres totalement épargnés en France. L’avocate fiscaliste ne se souvient pas plus de l’existence de la TVA : « Je suis d’accord, tout le monde doit payer l’impôt, aussi bas soient ses revenus. » Laurent Bazin réplique avec son phénoménal sens de l’à-propos : « Oui mais avec l’écotaxe, on a mis la Bretagne dans la rue. » Oui mais avec Tout peut changer, on a mis l’intelligence à la rue. Pour mettre la propagande libérale à l’antenne. Rien n’a changé.